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Beaucoup de monde s’interroge, à tort ou à raison, sur l’avenir de ces enfants « non sco », c’est à dire recevant une instruction en dehors du cadre de l’école. Je souhaite aujourd’hui à travers ce billet mettre en avant un exemple concret de réussite, et une personnalité aussi mystérieuse que remarquable. Une femme de lettres mondialement connue, qui a su s’adapter et persévérer jusqu’à devenir cette célèbre Agatha Christie.

Issue d’une famille de classe moyenne supérieure

Agatha Mary Clarissa Miller est née le 15 septembre 1890, à Torquay au bord de la Manche dans le sud de l’Angleterre. Agatha est la fille d’une britannique, Clarisse Margaret Boehmer (elle-même fille d’un capitaine de l’armée britannique), et d’un américain, courtier de métier, Frederick Alvah Miller. Ses parents appartiennent à la classe moyenne supérieure, et ont trois enfants dont Agatha, la petite dernière.

Son frère et sa soeur vivent et sont instruits dans un pensionnat. Agatha bénéficie quant à elle d’une éducation à domicile soignée. Sa gouvernante lui apprend très tôt à lire, son père lui enseigne l’arithmétique. Agatha commence à écrire très tôt toutes sortes de textes : des poèmes, des contes, des nouvelles, toujours encouragée par sa mère. Elle s’inspire de nombreux ouvrages comme les contes, des poèmes de Mary Louisa Molesworth, Lewis Carroll ou Edward Lear… mais aussi de l’intérêt qu’a sa mère pour les religions et l’ésoterisme.

Une artiste lyrique trop timide

Le père d’Agatha décède alors qu’elle n’a que 11 ans. Sa mère décide alors de reprendre son instruction, jusqu’en 1902. Elle l’inscrit ensuite à la Miss Guyer’s Girls School, une école pour fille à Torquay, où elle restera jusqu’en 1906. Puis, Agatha et sa mère se rendent à Paris pour lui permettre de finir ses études dans des maisons d’éducation françaises, chez Mademoiselle Cabernet à Paris, puis aux Marronniers à Auteuil, et enfin chez Miss Dryden à Paris qui fait office de Finishing School. Elle y étudie le chant, et le piano.

Agatha souhaite faire carrière dans la chanson. Mais sa timidité l’oblige à renoncer rapidement. Elle retourne alors à Torquay, devenu un refuge pour les citoyens Belges pendant la première guerre mondiale. Et c’est ainsi certainement qu’est né Hercule Poirot dans son esprit, alors qu’elle observe ces réfugiés belges vivant dans une paroisse voisine après la Grande Guerre.

L’écriture, les premiers échecs d’Agatha

En 1910, Agatha et sa mère tombée malade partent quelques mois au Caire, pratique courante à l’époque pour celles et ceux en ayant les moyens, les climats chauds étant plus propices à la guérison de certains maux. Elles rentrent ensuite en Grande-Bretagne, où Agatha décide de participer à l’écriture et à la réalisation de représentations théâtrales. Elle tombe alors malade, prise par une très grande fièvre. Sa mère l’enjoint de continuer d’écrire, reconnaissant son talent, et songeant que cela pourrait l’aider à se battre contre la fièvre. Agatha écrit alors de nombreuses nouvelles, dans un premier temps toutes refusées par les différentes revues.

C’est sa grande soeur, Margaret, qui lui fait découvrir les énigmes de Sherlock Holmes et d’Arsène Lupin, puis la met au défi d’écrire un roman policier. Son premier roman « The Lonely Petit » est encore recalé.

Une femme mariée pendant la guerre

Agatha souhaite se marier depuis plusieurs années. C’est lors d’un bal en 1912 qu’elle rencontre Archibald Christie. Ils tombent amoureux et se fiancent. Deux ans plus tard, le jour de Noël 1914, ils se marient juste avant le départ d’Archibald pour la Grande Guerre. Agatha a alors 24 ans.

Elle devient infirmière bénévole de 1914 à 1918, dans un détachement de Secours Volontaire dans sa ville de Torquay. La mairie est transformée alors en hôpital de la Croix-Rouge. En 1916 elle devient assistante-chimiste, et obtient son diplôme de pharmacienne en avril 1917. Femme de lettres, elle n’hésite pas à devenir une femme de sciences pour les besoins de son pays.

Naissance de sa fille et d’Hercule Poirot

De retour de la guerre, son mari est promu colonel et est affecté au Ministère de l’Armée de l’Air Rising. Ils déménagent alors tous les deux à Londres. La publication de ses textes deviennent un complément de revenu important, son époux rencontrant des difficultés financières.

Agatha devient maman le 5 août 1919 en donnant naissance à Rosalind. L’année suivante, Bodley Head accepte de publier son premier roman « La Mystérieuse Affaire de Styles » qu’elle a écrit sur son temps libre, à la suite d’un pari avec sa soeur. Ce roman donne naissance au très célèbre personnage Hercule Poirot.

1930 : Succès, mort, infidélité et disparition

Agatha a besoin d’un agent pour éviter de se faire berner par les éditeurs. Edmunk Cork devient son agent et le restera tout au long de sa carrière. Avec son premier roman, Agatha obtient l’estime de la profession, et en 1926, découvre le succès avec son roman « Le Meurtre de Roger Ackroyd ».

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La même année, sa mère décède, et son époux infidèle demande le divorce. Le 3 décembre 1926, elle disparaît, et laisse la presse et les forces de l’ordre dans l’ignorance la plus totale en ce qui concerne son sort. Sa Morris Cowley est retrouvée abandonnée près de l’étang de Silent Pool… Suicide ? Meurtre ? Coup de pub pour la reine du Crime ? Elle est retrouvée 12 jours plus tard au Swan Hydropathic Hotel sous le nom de la maîtresse de son mari, Mrs Teresa Neele. Les théories sur cette disparition sont alors nombreuses. Vengeance, promotion de son dernier livre dont les ventes explosent, épisode de décompensation et d’amnésie ? Son divorce est prononcé en avril 1928, son mari épouse sa maîtresse.

Une nouvelle vie, un nouvel amour

En 1930, lors d’un voyage au Moyen-Orient, elle rencontre l’archéologue Sir Max Mallowan, de 15 ans son cadet. Elle l’épouse discrètement la même année, l’accompagne dans ses voyages de fouilles archéologiques en Irak à Tell Arpachiyah, puis en Syrie à Chagar Bazar et à Tell Brak de 1936 à 1938. Agatha découvre une nouvelle passion, et participe activement aux fouilles. Elle nettoie, restaure les pièces découvertes, fait l’inventaire des pièces, les reproduis en les dessinant ou en les photographiant, et s’occupe du ravitaillement…

Dans les années 30, Agatha écrit dix-sept romans et sept recueils de nouvelles. Elle participe aussi à la création en 1930 du Detection Club, association rassemblant tous les plus grands auteurs britanniques de romans policiers.

La guerre frappe, nouvelle séparation

Le 3 septembre 1939, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne nazie. Max Mallowan son époux a alors 35 ans et sert dans la défense civile de Brixham. En 1940, il devient secrétaire du professeur Garstang, son ami et directeur de l’École britannique d’archéologie d’Ankara. Quant à Agatha, elle offre d’abord ses compétences pharmaceutiques à l’hôpital de Torquay, puis rejoins son mari à Londres. Les raids allemands les obligent à déménager de nombreuses fois.

En 1941, Max est au service de Stephen Glanville au Ministère de l’Air. Parlant arabe, il est envoyé au Caire en tant que Commandant. Agatha travaille pendant ce temps à la pharmacie de l’University College Hospital où elle continue d’apprendre à propos des poisons. Elle tente de rejoindre son mari au Caire, mais n’y parvient pas. Max revient de la guerre en mai 1945. La Paix revenue, ils peuvent enfin retourner vivre dans leur maison de Greenway, la demeure qu’ils ont acheté en 1938. Cette résidence est d’ailleurs toujours ouverte au public, les descendants d’Agatha en ayant fait don à la National Trust. Bonne nouvelle également, la guerre arrivée à sa fin, Agatha reçoit les bénéfices de ses droits d’auteurs aux États-Unis, bloqués en 1939 par le fisc américain.

Dernier voyage, dernier roman

De 1953 à 1958, Agatha et son époux repartent en Irak. Max dirige les fouilles à Nimrud jusqu’à la Révolution, après l’assassinat du roi Fayçal II ne soit assassiné.

Son dernier roman « Le Poids de l’amour » est publié en 1956, sous le pseudonyme Mary Westmacott. Elle écrit moins, et avoue préférer flâner dans les expositions, assister aux concerts, aller à l’opéra, jardiner… Pensant toujours aux siens, elle fonde en 1955 l’Agatha Christie Limited (ACL), une société propriétaire de ses droits d’auteur, dont ses descendants détiennent aujourd’hui 36 % des parts. Sa dernière apparition en public sera auprès de la Reine Elisabeth II, à l’avant première du film « Le crime de l’Orient-Express » de Sidney Lumet en 1974. Satisfaite, elle fera remarquer seulement une chose : la moustache de Poirot est trop banale ! Agatha meurt le 12 janvier 1976 dans sa résidence de Wallingford, près d’Oxford. Elle repose aujourd’hui au cimetière de Cholsey.

Sa vie, une inspiration dans ses romans

Son vécu lui inspire tous ses romans. C’est pour se venger de Catherine Woolley, la femme du directeur de fouilles du site archéologique d’Ur (chantier sur lequel son second mari travaillait lorsqu’ils se sont rencontrés), qu’Agatha a écrit « Meurtre en Mésopotamie » en 1936. En effet Catherine ne voulait pas d’elle sur le site d’Ur et tenta de la mettre à l’écart. C’est grâce à son métier d’assistante chimiste en 1916, puis à son travail en pharmacie en 1941 qu’elle maîtrise l’art des drogues et des poisons dans ses romans. C’est suite à des mésaventures lors d’un voyage retour à Londres par l’Orient-Express, à Noël 1931, qu’elle écrit « Le Crime de l’Orient-Express ». Au début de la guerre 39-45, Agatha est approchée pour « s’occuper d’un travail de propagande ». Elle refuse mais écrit ensuite le roman « N. ou M. ? » dénonçant les partisans du régime hitlériens.

Durant la seconde guerre mondiale, elle écrit même deux romans mettant fin aux aventures de ses deux héros : Miss Marlpe  avec « La Dernière Énigme » et Hercule Poirot avec « Hercule Poirot quitte la scène ». Ceci afin d’assurer des revenus à sa famille, et éviter que les personnages soient repris par d’autres auteurs si elle ne survivait pas à la guerre.

Une auteure époustouflante

Femme de lettres, le théâtre a toujours été présent pour Agatha qui a écrit des pièces à chaque moment charnière de sa vie. Comme sa pièce de théâtre « La Souricière » rencontrant un grand succès à Londres en 1952, ou  » Témoin à charge » jouée à Londres, New York, et Paris dans les années 50.

Agatha Christie a animé avec créativité et beaucoup de passion les personnages célèbres de Miss Marple, détective amateur, et d’Hercule Poirot, détective professionnel. Sa plume ne semble s’être jamais langui, sa créativité ne s’être jamais atténuée. Des dizaines d’ouvrages ont été publiés (66 romans, 154 nouvelles et 20 pièces de théâtre) dont les très célèbres romans « Les dix petits nègres », « Mort sur le Nil », « Abc contre Poirot » ou encore  » Le Crime de l’Orient-Express ». La Reine du crime est reconnue dans le monde comme étant une romancière exceptionnelle, talentueuse, et est aujourd’hui toujours beaucoup respectée. Certains de ses romans ont d’ailleurs été adaptés pour le grand et le petit écran.

Une reconnaissance au delà des frontières

  • Agatha est l’auteur le plus lu de l’histoire chez les Anglo-Saxons, après William Shakespeare !
  • Agatha est la première récipiendaire du prix Grand Master Award et Grand maître en 1955 pour sa pièce « Témoin à charge ».
  • Agatha reçoit la distinction de Dame commandeur de l’ordre britannique des mains de la reine Elisabeth II en 1956, devenant Dame Agatha Christie.
  • Agatha est élue présidente du Detection Club en 1957.
  • Les romans d’Agatha ont été traduits en 7 233 langues.
  • Les livres d’Agatha Christie ont été vendus entre 2,5 et 4 milliards d’exemplaires.
  • Les livres d’Agatha Christie se vendent encore à hauteur de 4 millions d’exemplaires par an.
  • Seule la Bible dépasse son oeuvre en nombre d’exemplaires vendus.
  • « Les Dix petits nègres » ont été vendus à 100 000 exemplaires, et est dans la liste des ouvrages les plus vendus au monde, le premier roman policier, et le septième livre tous genres confondus.
  • Ses romans ont été adaptés dans 20 films et plus de 100 téléfilms.
  • Certains de ses romans ont été adaptés en BD par les éditions Claude Lefrancq et Emmanuel Proust
  • Ses énigmes policières sont très prisées en murder party, mais aussi dans certains jeux vidéos.

Tous les non sco’ ne deviennent pas des personnalités extraordinaires, mais la vie d’Agatha Christie prouve que l’instruction en famille n’est pas un obstacle à l’émancipation, à l’autonomie, à la réussite après l’échec, à l’adaptation face aux épreuves de la vie. Cette femme a su rebondir avec créativité et endurance, elle a aussi su faire preuve de compassion et de générosité lors des deux grandes guerres. Un exemple de courage et de persévérance !

Crédit Photo

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